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Pratique Clinique

Télesanté et interdisciplinarité:
Expertise de l’infirmière stomothérapeute dans une équipe de soins : appareillage d’une fistule à distance

Manon Paquin

Manon Paquin, inf. B.Sc., Stomothèrapeute
Elle travaille en tant que stomothÈrapeute depuis 1989 au Centre Hospitalier de l'université de Montréal (CHUM) Hopital St-Luc, et infirmière depuis 1979. Le CHUM est un centre de référence offrant des services spécialisés et surspécialisés á une clientèle régionale et suprarégionale.

De plus en plus de professionnels de la santé s’intéressent aux soins des plaies. Parmi ceux-ci nous retrouvons, les infirmières stomothérapeutes les médecins généralistes, les dermatologues, les plasticiens, les chirurgiens vasculaires, les pharmaciensles diététistes, physiothérapeutes, et ergothérapeutes. Selon son champs d’expertise, chacun possède sa vision, son rôle, ses responsabilités mais aussi ses limites.

Une prise en charge globale et efficace du patient nécessite donc une approche interdisciplinaire, où l’efficacité est tributaire d’une communication basée sur la reconnaissance de la compétence de chacun des intervenants.

En juillet dernier, en tant qu’infirmière stomothérapeute, j’ai vécu une expérience fort enrichissante tant au niveau professionnel qu’au niveau humain. J’ai dirigé de Montréal , par visionconférence, l’appareillage d’une fistule entéro-cutanée chez un patient de Sept-Iles, dans le nord du Québec ( à 950 km ) permettant ainsi aux professionnels impliqués auprès de ce patient de bénéficier d’une activité de télémentorat et de télé-enseignement pendant une période de deux heures. Pour le CHUM (Centre Hospitalier de l’université de Montréal)il s’agissait d’une première en soins infirmiers.

Le patient traité, un homme de 49 ans était connu depuis 1999 pour un ulcère bulbaire, et une oesophagite de reflux. Suite à une fundoplicature de Nissen et de nombreuses complications menant à un diagnostic d’adénocarcinome gastrique, il subit une gastrectomie partielle radicale avec chimiothérapie, en août 2001.

En février 2003, une récidive de néoplasie avec métastases de la paroi abdominale est diagnostiquée. Une dernière intervention chirurgicale est effectuée pour une résection de zones de métastases pariétales, réparation d’une lacération du grêle et reconstruction de la paroi à l’aide d’une mèche de polypropylène.

Durant la période post-opératoire, la plaie abdominale plutôt que de se refermer, se détériore. Le diamètre augmente et l’écoulement brunâtre devient plus abondant et très nauséabond.

En mai 2003, le patient est admis au service de maintien à domicile (sous les soins du Dr. Romain) en raison d’une détérioration de son état général et pour prise en charge des soins de plaie.

De mai 2003 à juillet 2003, Dr.Romain tente l’impossible pour traiter cette plaie, qui est malheureusement réfractaire à tous. L’écoulement nécessite un changement de pansements quotidien, même avec des pansements très absorbants (hydrofibres, mousses et autres) et l’odeur, malgré la prise de méthronidazole per os et de cipro (re infection secondaire à Klebsiella pneumoniae) ne s’améliore pas. Un traitement topique de méthronidazole dans un hydrogel est aussi entrepris, sans succès.

Le 14 juillet 2003, le Dr.Romain communique avec moi pour discuter de la condition de son patient, elle souhaite connaître mon opinion ainsi que mes recommandations. Elle ajoute « Le patient est en phase terminale, il est âgé de 49 ans et père de deux filles de 9 et 11 ans. Il est très courageux mais l’état de sa plaie le déprime et le rend irritable, ce qui nuit à ses relations avec ses filles et sa conjointe. Je recours donc à votre expérience pour trouver une solution humaine à ce patient en fin de vie. »

L’examen de photos numériques démontrant le patient dans différentes positions m’incitent alors à penser qu’il s’agit d’une fistule entéro-cutanée à bas débit. Aucun procédé thérapeutique local ou systémique ne pouvaient contribuer à traiter la plaie. Seulement des soins palliatifs axé sur le confort du patient devait être envisagés.

La fistule de Monsieur L. allait nécessiter un appareillage complexe en raison des multiples replis péri-fistulaires et aucun des professionnels de la santé de la région n’avait d’expérience dans l’appareillage de plaie ou de fistule, pas plus qu’ils ne possédaient le matériel requis pour ce type d’intervention.

Dr. Romain et moi avons alors considéré plusieurs alternatives. La complexité de la plaie exigeait plus que des conseils téléphoniques ou électroniques et tous les scénarios envisagés impliquaient des déplacements coûteux et fatigants pour le patient. C’est ainsi que j’ai choisi d’intervenir via un système de télésanté. Une fois les procédures visant à se procurer le matériel nécessaire terminées, nous avons fixé la date et l’ heure.

Finalement le 25 juillet à 13.30, accompagné de son épouse, du Dr.Romain et de deux infirmières je pouvais enfin voir Monsieur L. Il était installé sur une civière devant moi, sur grand écran. Je pouvais communiquer avec lui et les intervenants dans un temps réel. Selon ma volonté, la plaie était accessible par un simple déplacement de la caméra, je pouvais ainsi visualiser aisément les détails de la plaie : hypergranulation, sillon, coloration, etc.

Étape par étape, j’ai dirigé virtuellement les infirmières ainsi que Dr. Romain. Elles ont toutes participé techniquement et psychologiquement à l’installation et malgré le fait qu’elles n’aient jamais effectué ce genre d’interventions dans le passé, elles ont démontrées une grande facilité d’apprentissage ainsi qu’une grande dextérité. Le patient, s’est même permis de blaguer et de collaborer activement, ses commentaires à la fin de la procédure étaient positifs et il disait se sentir léger. Etonnament, malgré la technologie nous entourant, j’ai senti s’établir une relation priviligiée avec Monsieur L.

Le traitement approprié à ce type de plaie relevait donc véritablement de l’expertise de l’infirmière stomothérapeute. L’infirmière stomothérapeute, détient non seulement des connaissances en soins de plaie mais elle connaît tous les types d’appareillages et de produits reliés aux soins des stomies, des fistules, des tubes et des drains, et c’est ce qui, dans ce cas, a permis de faire la différence.

Cette activité interdisciplinaire et interrégionale de télésanté démontre l’importance du partenariat médecin-infirmière dans le continuum de soins aux patients. Elle permet aussi d’atteindre l’objectif d’accessibilité pour tous à des services de santé spécialisés .Sans les installations de télésanté, le patient aurait dû se déplacer pour profiter de l’expertise d’une infirmière stomothérapeute.

Relance
L’appareillage de la fistule de Monsieur L. lui a permis de renouer avec les membres de sa famille dans des conditions nettement plus acceptables. Le problème d’odeur était résolu et l’appareil changé une seule fois par semaine Le patient a beaucoup apprécié cette plus grande autonomie, il ne devait plus attendre tous les jours la visite de l’infirmière du CLSC, il n’avait qu’à vider son sac quelques fois par jour. Il se sentait aussi beaucoup plus confortable. Cette intervention lui a permis de vivre avec dignité les trois derniers mois de sa vie. Toutes le infirmières de l’équipe du maintien à domicile se sont senties soulagées de pouvoir lui offrir non pas un traitement, mais une solution efficace, ou chaque journée passée auprès des siens était si précieuses. Monsieur L. est décédé en octobre dernier.

 

   

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Last modified:
November 7, 2003